Un peu d'histoire

Théodore de Neuhoff

En 1736, probablement le 20 Mars, l'Allemand Théodore de Neuhoff, né à Cologne en 1694, débarquait à Aleria, il avait préparé son accession au trône de Corse avec minutie et opiniâtreté. Le 15 avril, au cours d'une consulte tenue au couvent d'Alisgiani, les représentants du peuple, à l'unanimité, le proclamaient roi au milieu de l'enthousiasme populaire.

La « constitution » votée à Alisgiani, fit de la Corse un état indépendant : la monarchie est héréditaire ; les pouvoirs du monarque sont limités par la création d'une Diète de 24 membres sans l'accord de laquelle il ne peut rien décider en matière de paix, de guerre et de création d'impôts nouveaux ; la religion officielle est la religion catholique mais la liberté de conscience est accordée à ceux qui voudront s'installer dans le pays ; les charges et dignités sont accordées aux seuls corses ; il sera créé une université qui jouira des mêmes privilèges que les autres universités européennes.

Théodore avait un certain génie. Lorsque, à 41 ans, il se fit élire roi, il avait déjà une vie bien remplie comme collaborateur et ami d'hommes célèbres tels que Goetz en Suède, Alberoni et Ripperda en Espagne, peut-être Law à Paris. Certains auteurs ont beau galvauder sa gloire, voir en lui un roi d'opérette, il faut au moins lui reconnaître le mérite immense d'avoir réalisé l'unanimité des chefs insulaires et stimulé le patriotisme fléchissant de certains. Tous accoururent à Aleria : Paoli, Giafferi, Costa, Giabiconi, Castinetta… et, le premier, Saveriu Matra qui, depuis longtemps, se tenait sous réserve.

Après quelques jours passés à Aleria pendant lesquels on décida de la nouvelle direction à donner à la révolte, le temps pour les hommes d'Orezza de transporter les bagages et préparer la résidence, le baron vint s'établir à Cervioni, au palais épiscopal laissé libre par la fuite de Monseigneur de'Mari. Paoli et Giafferi lui avaient conseillé cette résidence per maggior commodo .

Le 29 Mars, il fit son entrée dans la petite ville, vers midi, acclamé par la population. Les cloches sonnaient à toute volée. Les fusiliers déchargeant leurs armes. Pendant qu'il prenait possession de la maison de l'évêque, les compagnies destinées à sa garde s'installaient dans les pièces du rez-de-chaussée et au séminaire tout proche. Théodore reçu l'hommage du clergé et des notables. Les chanoines arrivèrent les premiers. Anghjulu Maria Caselle, curé archiprêtre de la cathédrale, se montra particulièrement enthousiaste. Puis vinrent les moines du couvent St François derrière leur père gardien. Ils apportaient des fruits et du vin. Enfin les responsables des populations s'inclinèrent à leur tour devant le baron. Cervioni deviendra la capitale de la Corse les quelques mois du règne de Théodore, et vers elle seront orientées toutes les pensées des capitales européennes.

Grégorovius a écrit : « À Cervioni la foule courut se chauffer aux rayons du nouveau soleil et solliciter des titres et des faveurs , au fond d'un village malpropre, dans une maison de misérable apparence, qui était un palais royal parce qu'on l'appelait ainsi, l'ambition et l'égoïsme jouèrent leur rôle aussi bien qu'à n'importe quelle cour ».

Grégorovius est un poète et historien allemand qui a écrit sur la Corse des pages délicieuses. Son Corsica est un livre de voyage bourré d'histoire. Malheureusement il ne s'est pas arrêté à Cervioni. Il nous aurait laissé, de Cervioni en 1852, une de ces magnifiques descriptions dont il avait le secret. Mais alors pourquoi avoir parlé de « village malpropre » et de « maison de misérable apparence » ? Tout simplement parce que, l'historien faisant place au poète comme cela lui arrivait souvent, s'est complu à imaginer roi dans une masure le chevalier d'aventures Théodore.

Le règne de Théodore durera 235 jours. Il mourut dans une prison de Londres, emprisonné pour dettes.

Extrait de la Monographie du Campuloru : Cervioni et le Campulori au fil des ans , d'Antoine-Dominique MONTI, rédigée en 1982 et relue en 1994, publiée en Décembre 2002 aux éditions Stamperia SAMMARCELLI.

Saint Alexandre Sauli

Saint Alexandre Sauli était né à Milan, le 15 février 1534, il appartenait à une famille génoise qui avait donné des sénateurs et des doges à la République de Gênes, des évêques et des cardinaux à l'Eglise. Entré dans la congrégation de Saint Paul, le 17 mai 1551, admis à la profession solennelle le 29 septembre 1554, il en devint le supérieur général le 19 avril 1567. Le pape qui connaissait sa ferveur religieuse, le nomma à l'évêché d'Aleria le 10 février 1570. Il fut consacré le 12 mars dans la cathédrale de Milan ; Saint Charles Borromée était l'un des trois évêques consécrateurs.

Le 30 avril, Alexandre Sauli débarque à Bastia. Il se rend à Aleria prendre possession de son évêché. Tout est en ruine et il ne peut trouver une maison avec deux chambres.

La moisson approchant, Mgr Sauli remet à plus tard la visite de son diocèse : « avec la disette qui sévit dans cette île » , écrit-il, « il y aurait sacrilège de ma part de me mettre à la charge de ces pauvres gens qui n'ont pas de quoi se nourrir eux-mêmes » .

Avec sa suite, il se fait héberger au couvent des Franciscains de Corti et met à profit ce temps de repos et de réflexion pour chercher où s'installer. Il pense que Tallone qui n'est qu'à 20 km d'Aleria, répond aux nécessités du moment. Il y fait réparer une vieille tour dont il prend possession à la fin juin. Avec des planches, il la cloisonne en neuf cellules : deux pour lui, trois pour les Pères Barnabites qu'il a emmenés de Milan, les autres pour ses parents et ses domestiques. Le 17 juillet il écrit : « io me ne sto quà in Tallone assai quieto, e se non fosse la necessità di dovere muovermi, sarei contentissimo, in bellissimo aere, in una solitudine e abbondanze di cose al vivere naturale » . Le 31 août, il y tient son premier synode qui rassemble plus de cent ecclésiastiques.

En septembre, l'évêque malade se réfugie à Bastia où il passera deux ans. La ville lui offre la possibilité d'organiser son séminaire qui, dès le mois d'octobre, s'ouvre avec douze élèves.

En 1572, Alexandre Sauli se rend à Rome pour rendre hommage au nouveau pape Grégoire XIII. A son retour, toujours à la recherche d'une résidence, l'évêque transporte son séminaire et sa curie à Algaiola où il y restera quatre ans. Fin 1576, il transfère le siège épiscopal à Corti. Sans doute pense t-il ne plus en repartir car il fait construire un palais. C'est alors qu'Alexandre Sauli, mettant un terme à ses pérégrinations, fixe définitivement la résidence des évêques d'Aleria à Cervioni. Il s'y établit en mai 1578 avec l'autorisation du pape. Le bourg de Cervione lui parut le plus propre à cette résidence, soit par la commodité de la situation et la salubrité du climat, soit par la fertilité du sol et le nombre des habitants : il y avait 300 familles.

En 1571, Cervioni comptait près de 400 habitants. L'information nous est donnée par Mgr Sauli lui-même dans une lettre à Mgr Caniglia, protonotaire apostolique à Rome : « Pendant le Carême, je suis allé a Cerbione, village de 80 feux, l'un des plus agréables de mon diocèse ; pendant cette semaine de la Passion, j'y ai administré l'ordination et, la Semaine Sainte j'y ai consacré les Saintes Huiles, exhortant les habitants à respecter Dieu et à renouveler leur façon de vivre ; avec l'aide de Dieu, plusieurs d'entre eux se sont amendés » .

En 1589, la paroisse de Cervioni avec l'annexe de Santa Cristina compte 170 familles (près de 850 habitants). Devenu la résidence des évêques d'Aleria, Cervioni doublera rapidement sa population et précisera sa vocation commerciale grâce à la présence de nombreux ecclésiastiques et laïcs gravitant autour du prélat.

En 1570, la situation matérielle et morale du diocèse était encore lamentable. La famine, la peste, les guerres, les incursions barbaresques, le brigandage l'ont appauvrie.

Dès son arrivée, Mgr Sauli se révèle un administrateur agréable. Il rétablit l'ordre, promulgue les décrets du concile de Trente et entreprend la réforme religieuse. Il impose une discipline sévère aux ecclésiastiques qu'il veut voir rasés, tonsurés et vêtus d'un habit sacerdotal réglementaire. A leur intention il édite des Constituzioni (Genova, 1571) et des Istruzione (Ibid) . Se révélant pédagogue d'avant garde, il publie la « Dottrina del Catechisimo Romano ridotta a modo più semplice e facile per uso del Clero » (Pavia, 1581).

Le chapitre comprenait six chanoines : il en double le nombre, prélevant 240 écus d'or sur la mense épiscopale pour constituer une rente perpétuelle. Il les oblige à habiter Cervioni et loue quelques maisons pour les y installer.

Mgr. Sauli a été un bâtisseur : en 1576, il construit une maison à Corti ; en 1578 et 1579, le séminaire, la cathédrale et le palais épiscopal à Cervioni ; en 1584, il fait réparer le couvent du Campulori ; en 1586, il fait construire une chapelle dans le Fort d'Aleria. Il emploie, à ces constructions, tous les miséreux qui s'adressent à lui : c'était sa façon de faire l'aumône.

En 1584, le Sénat de Gênes voudrait que Mgr Sauli soit donné comme coadjuteur à l'archevêque de la ville. La population et le clergé du diocèse d'Aleria s'émeuvent, adressent des suppliques à Grégoire XIII et obtiennent de conserver leur évêque.

Alexandre Sauli reste en Corse encore pendant 7 ans mais, le 10 mai 1591, Grégoire XIV le transfère à Pavie, pour remplacer le cardinal Hyppolite Rossi qui venait de mourir.

Alexandre Sauli est mort à Pavie le 11 octobre 1592, il a été béatifié le 23 avril 1741. « Pendant vingt ans, dit Benoît XIV dans le Bref de béatification, il ne fut pas seulement l'évêque d'Aléria, mais l'apôtre de toute la Corse » .

Le 15 Juin 1882, l'évêque d'Ajaccio, Mgr de la Foata, obtint de celui de Pavie une relique : la clavicule droite du Bienheureux. L'extraction et la délivrance avaient été autorisées par décrets de la Congrégation des Rites en date des 10 janvier et 24 avril 1882. Le 13 juin 1884, il l'a remise solennellement à la paroisse de Cervioni qui la conserve précieusement et la sort en procession tous les 11 octobre.

Les Barnabites entreprirent alors une campagne pour la canonisation d'Alexandre. Leur bulletin mensuel lança un appel pour que ceux qui avaient obtenu une grâce miraculeuse se fassent connaître. Des témoignages parvinrent d'Italie, de France, de Corse.

Le 11 décembre 1904, Pie X décrétait et définissait Saint, et inscrivait au catalogue des Saints, Alexandre Sauli, évêque et confesseur.

En 1963, à la demande du chanoine Saravelli et des autorités municipales, la Sacrée Congrégation des Rites, par un rescrit du 28 septembre, a déclaré SAINT ALEXANDRE SAULI Patron céleste de la ville de Cervioni, et SAINT ERASME restant le titulaire de la cathédrale et le patron de la paroisse.

La cathédrale St-Erasme

Cette cathédrale que l'on peut visiter aujourd'hui est une des plus imposantes églises de Corse, par l'importance de son architecture baroque. Elle date de la première moitié du XVIIIe siècle. La date de 1714, gravée sur le mur nord est celle du début des travaux. Sa construction a été très longue, puisqu'elle continuera trente ans après le début des travaux, pour s'achever vers l'année 1745.

Elle appartient à l'esthétique baroque, qui avait atteint la perfection en Italie au XVIIe siècle et conquis le nord de l'Europe au début du XVIIIe siècle. Sa façade à trois étages rappelle celle de l'église des jésuites de Cambrai, commencée trente-cinq ans auparavant. On y retrouve les mêmes pilastres dédoublés pour atténuer la lourdeur de l'ensemble, les mêmes volutes, pour assurer la transition d'un étage à l'autre, les mêmes flammes aériennes et la même croix rayonnante. Mais contrairement à celle de Cambrai, sa façade est beaucoup plus dépouillée, plus sobre, sans sculptures et aux motifs allégés. Son plan est conforme à celui de l'église de Gesù à Rome, archétype du barocco : une nef unique couverte en berceau, bordée de chapelles latérales assez peu profondes comme le veut le goût de l'époque, une croisée de transept, dominée d'une des rares coupoles de l'île, aux pendentifs montrant les quatre évangélistes, peints à fresque, et surmontée d'un lanternon qui éclaire l'intérieur de l'église. Extérieurement, les proportions de la coupole et du lanternon se marient admirablement avec celles du clocher.

La première des chapelles latérales que l'on trouve à gauche, est dédiée à Saint Alexandre Sauli. Un tableau encadré de deux colonnes torses, montre le saint agenouillé devant la croix.

Sur les murs, de chaque côté de la grande porte, deux fresques : l'une représentant l'arrivée de Saint Alexandre Sauli à Cervione, l'autre les felouques barbaresques détruites par la tempête, au large de Prunete.

Entre la chapelle de Saint Alexandre, et celle de Saint Joseph se trouve le baptistère qui est un don de Mr Toussaint Caneri, né le 3 décembre 1855 au hameau de Canali sur la commune de Cervione, député de la Nation française au Caire.

La chapelle suivante est celle dédiée à Saint Joseph. Un cartouche situé dans le centre du fronton de l'autel dit : ite ad Joseph .. Le tableau qui s'y trouve, et dans lequel Joseph y est figuré dans la partie supérieure droite, illustre la remise du rosaire par la Vierge et l'Enfant à Sainte Catherine de Sienne, à gauche, et Sainte Claire d'Assise à droite. Tableau qui a été probablement apposé dans cette chapelle beaucoup plus tardivement.

La chapelle qui fait face à celle de Saint Joseph, dans le même style décoratif, montre un tableau dans lequel figurent l'Enfant, Marie, le Baptiste enfant et Sainte Elisabeth. En arrière apparaît le saint évêque Blaise, en Arménie, Joseph et Zacharie.

La dernière chapelle est dédiée à Sainte Lucie, pour rappeler l'ancienne église Sainte Lucie, qui appartenait à la confrérie du même nom et qui était située en face de la cathédrale. Il reste une statue en bois et un tableau la représentant avec, sur la poitrine, la Croix, insigne de la confrérie. Le tableau d'autel rapporté ultérieurement montre la remise du scapulaire par Marie à un saint agenouillé.

Le croisillon nord du transept abrite l'autel de la remise du rosaire par Marie à l'Enfant, à St Dominique et Ste Rose de Lima, et autour du tableau les quinze mystères du Rosaire. Les superstructures de l'autel sont peintes dans le mur.

En face de cet autel, un tableau montrant l'archange Saint Michel terrassant le démon. Ce saint avait une grande importance auprès de la population insulaire, et il est représenté dans de nombreuses églises de Corse. Ce tableau serait la copie de celui exécuté par Guido Remi, au XVIIe siècle, pour l'église des capucins à Rome.

L'autel majeur est surmonté d'une toile figurant le pape Saint Grégoire le Grand, et un personnage agenouillé adorant la vierge. La représentation de Grégoire le Grand n'étonne pas. La correspondance de ce pape, élu en 1590, montre qu'il avait beaucoup de sollicitude envers la Corse.

Dans le chœur, les stalles des chanoines aux colonnes torsadées datent de 1750, donc du règne de Louis XV. Sur la droite, le trône des évêques d'Aleria. Sur la gauche celui de Saint Alexandre Sauli, avec les armoiries du Saint.

L'orgue était initialement au couvent Saint François de Campulori sur la commune de Cervione, transféré à la cathédrale entre 1797 et 1861. Saura t'on jamais s'il fut construit en Corse ou bien « importé » d'Italie par des franciscains.

Dans l'instrument lui même, pas de date, pas de signature, Barthélemy Formentelli qui l'a restauré pense toutefois l'attribuer à un Facteur de l'Italie méridionale travaillant vers 1740/1750, car sa composition n'offrait pas à l'origine de « Voce Umana » et ce jeu n'apparaît, dans la facture du sud que vers 1750.

En 1971, si 70% des tuyaux étaient là c'est bien une restauration complète qui fut nécessaire. Bathélemy Formentelli dut « réinventer » tout ce qui manquait : le clavier est en noyé plaqué de buis pour les naturelles et d'ébène pour les feintes, avec frontons décorés ; si l'abrégé en fer, traditionnel, s'imposait, tout comme celui du tirage des jeux, il opta pour des registres, à la console, de section ronde, en bois avec boutons en buis tourné, comme à la Porta.

Pour la soufflerie, deux soufflets cunéiformes sont actionnés par un lève-soufflet électromécanique de son invention. Il dota l'instrument d'un Usignolo (Rossignol) et d'une Cornemuse (dite aussi « Viella » ou « Piva ») ; il s'agit d'un ensemble de quelques petits tuyaux barbotant dans une cuve emplie d'eau, et qui veulent imiter un gazouillis d'oiseaux. La Cornemuse est un unique tuyau d'anche plutôt grave, qui est actionné par la 9eme et dernière touche du pédalier ; on l'utilise pour de longues tenues de « Bourdon », notamment dans les Pastorales.

En juin 1994, l'orgue de Cervione vient prendre place au nombre des plus beaux instruments corses du XVIIIe siècle à côté de celui de la Porta, de Munticellu, de l'Annondiade de Corti, et Saint Jean-Baptiste de Calvi.

A la sacristie, le grand meuble du couvent, surmonté des armoiries franciscaines, entièrement fait à la main, et le meuble des chanoines aux douze casiers.

Dans la salle du catéchisme a été remisée une très belle Descente de Croix. On y voit Saint Jean l'évangéliste au pied de la croix, et Marie évanouie secourue par de saintes femmes.

Les autres statues en bois de la cathédrale, avec celle de Sainte Lucie, sont : Saint Erasme, Saint Antoine qui provient du couvent, Notre Dame de Miséricorde, Notre Dame du Rosaire (celle-ci en bois polychrome). Saint Antoine de Padoue est le plus célèbre des saints franciscains, pour lequel tous les villages de Corse possédaient, naguère, une confrérie. Il est invoqué par les bergers, dont il est le saint patron. Protecteur des troupeaux, il est aussi celui des enfants. Autrefois en Corse, on revêtait les enfants malades, de son habit : la robe marron et le cordon blanc.

Lorsque les murs de la cathédrale furent terminés, les habitants, de Cervione ne purent subvenir aux frais de la décoration. Les peintures et les ors, de fort belle facture, furent exécutés plus tard, comme l'indique la signature de Franco Giavarini en 1828.

En 1853, on refait le pavage avec des carreaux de marbres, bleus et blancs provenant des carrières de Brando, dans le Cap Corse. En 1958, on dut reconstruire la coupole les dépenses furent couvertes par une souscription à laquelle participa l'Impératrice Eugénie. Sa dernière transformation date de 1896, qui a consisté à remplacer la balustrade en bois du chœur par une balustrade en marbre, en même temps que les marches de l'autel.

Au début du XIXe siècle, Prosper Mérimée n'accorda pas beaucoup d'intérêt aux églises des XVIIe et XVIIIe siècles. Il critique leur décoration intérieure due, disait-il, à des barbouilleurs italiens. Toutefois, parmi les rares d'entre elles, qui trouvèrent grâce à ses yeux, il cita celle de Cervioni. Il manifesta le même mépris pour les campanili (clochers) de cette époque : « élégants vus de loin, il ne peuvent supporter l'examen lorsqu'on les approche. » Pourtant parmi les exceptions qu'il retint, celui de Cervioni fut cité comme faisant partie des plus remarquables.

La Madonne de la Scupiccia

Ce sont peut-être les pirates barbaresques qui, au 16e siècle, ont capturé et coulé, à la marine des Prunete, un navire chargé d'une statue de la Vierge et de son autel à colonnes. On dit que cet autel et cette statue, sculptés à Florence, étaient destinés à la merveilleuse cathédrale de Cordoue, en Andalousie, l'ancienne Grande Mosquée consacrée à la Vierge en 1236 lorsque Ferdinand de Castille arracha la ville aux Musulmans. Philippe Grassi a écrit que des renseignements puisés à la bibliothèque de Gênes lui avaient appris que, sous le règne de Charles-Quint (1516-1558), trois villes d'Espagne avaient commandé trois autels en marbre en Italie avec, pour chacun d'eux, une statue (1). La statue, en marbre de Carrare, est très belle. La Vierge, mains jointes, a les yeux fixés vers le ciel. Son regard, son attitude, les deux anges qui la soutiennent, donnent à l'ensemble une légèreté aérienne (2). Négligeant les blocs trop lourds de l'autel et les colonnes - qui furent récupérés en juillet 1927 par un marbrier bastiais - les Campulurinchi se saisirent de la statue et décidèrent de lui consacrer un culte. Le clergé la baptisa Madonna Santissima del Soccorso; la population l'appela, et l'appelle encore, tout simplement, A Madonna di a Scupiccia, du lieudit où elle a été déposée. La légende raconte que les Cerviuninchi voulaient lui édifier une chapelle sur la bute du Fornellu qui domine le village, là où, plus tard, on construisit un oratoire à Saint Roch. La statue y fut déposée. Le lendemain, on la retrouva sur la crête de la Scupiccia, à 750 m d'altitude, à l'endroit où elle est actuellement et où, tous les ans, au 15 août, une neuvaine de prières attire les fidèles. Redescendue par deux fois au Fornellu, elle disparut nuitamment et on la retrouva sur la montagne. Sa volonté était manifeste: les Cerviuninchi la respectèrent. Cette statue, aujourd'hui classée par les Beaux-Arts, fut abritée dans une chapelle reconstruite au siècle suivant comme l'atteste l'inscription: MADONNA SANTISSIMA DEL SOCCORSO, il CAP. GIACOMO, 1649. La limite qui séparait les territoires de Cervioni et de Sant'Andria traversait la chapelle suivant son plus grand axe et cela semblerait expliquer la légende: les populations du sud de l'Utini n'ont pas permis aux Cerviuninchi de se réserver la fameuse trouvaille. Depuis, un remaniement du cadastre a englobé, par un ressaut, l'église et le terrain qui l'entoure dans la commune de Cervioni. Quoiqu'il en soit de la légende, il faut souligner que l'église de la Scupiccia, comme toutes celles de la montagne corse, est un jalon sur une ancienne voie de communication. Mieux, elle est située à un carrefour; c'est là que divergeaient les chemins qui menaient les Cerviuninchi vers l'Alisgiani, le Haut-Moriani, Orezza et Corti.

(1) Voir l'article "Cervione" signé P.G., in "Le Petit Marseillais" du 27 sept. 1924.

(2) "Cette statue est assez jolie, quoique un peu maniérée": M. de MONTHEROT, "Promenades en Corse", Paris-Lyon 1840.- "C'est une oeuvre d'art qui remonte à la bonne époque du commencement du XVIe siècle. Les deux petits anges sont admirables de grâce, de modelé et de naïveté": Léonard de SAINT-GERMAIN, "La Corse", Hachette 1869.- "La belle statue de marbre que l'on dirait sortie des mains de Michel-Ange, tant elle est de forme parfaite...": Michelis de RIENZI, "Croquis corses", lib. Charles, Paris 1903.- "Cette oeuvre charmante qui rappelle la grâce facile du chef-d'oeuvre du chevalier Bernin, Apollon et Daphnée... Une des beautés de la statuaire florentine": Dr Henry AURENCHE, "Sur les chemins de la Corse", Perrin éd., Paris 1926.- "On y devine la pureté de l'art florentin du XVIe siècle": Mgr Llosa, "La reine Immaculée de la Corse, 1954.

Extrait de la Monographie du Campuloru : Cervioni et le Campulori au fil des ans , d'Antoine-Dominique MONTI, rédigée en 1982 et relue en 1994, publiée en Décembre 2002 aux éditions Stamperia SAMMARCELLI.

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