Un toponyme récalcitrant : "Cervioni"

Antoine-Dominique MONTI, dans sa Monographie du Campuloru : "Cervioni et le Campulori au fil des ans" , rédigée en 1982 et relue en 1994, publiée en Décembre 2002 aux éditions Stamperia SAMMARCELLI, paragraphe 7:

La disparition des forêts entraîne celle du gros gibier. On a dû réintroduire le cervus corsicanus. Les derniers cerfs, protégés par la loi, s'étaient réfugiés dans le maquis du Fiumorbu et, au cours de la dernière guerre, l'un d'eux, évadé de Vadina, était venu s'embûcher dans la plaine de Cervioni. Il a été tué à Chebbia pendant une battue aux sanglier.
Il y a donc longtemps que les cervi ont déserté le Campulori, mais les Campulurinchi qui ne s'embarrassent pas d'étymologies savantes vous diront, avec autant de chances que les autres d'être dans le vrai, que Cervioni était le " pays des cerfs ".
Le nom du chef-lieu du Campulori, actuellement prononcé Cervioni ("v" et non "b"), officialisé en Cervione, a été écrit: CERBIONE (1533), CERBIONI (1582, 1633), CERVIONI (1616, 1632) ou CERVIONE (1635, 1642). Il est difficile de se prononcer sur son origine.
Dans sa Géographie Universelle, Ptolémée, qui vivait au deuxième siècle, partageait les habitants de la Corse en douze peuplades. D'après une localisation généralement admise (1), le Campulori avait été peuplé par la tribu des MAKRINOI ou MARIANI. laquelle a pu donner son nom à la pieve de Moriani, sa zone d'influence s'étendant du Campulori à la Casinca.

Cependant, certains auteurs n'admettent pas la distribution géographique de Ptolémée. Mgr de la Foata (2) est catégorique: " Il est incontestable que la position géographique des lieux fixée par Ptolémée n'est pas toujours exacte, et qu'il ne faut pas s'en tenir rigoureusement à cette position quand elle est en désaccord avec celle des lieux désignés par des noms modernes entièrement identiques aux anciens ". Mgr de la Foata se refuse donc à placer les CERVINI au pied du Monte d'Oru et les situe soit à Cervioni, soit à Carbini.
Le professeur Ambrosi rejoint l'érudit prélat d'Aiacciu quant au jugement qu'il porte sur la Géographie de Ptolémée (3). Il envisage une erreur de localisation des SYRBII, entre le Tavignanu et le Travu, et les place à Cervioni.
Mais pourquoi faire mentir Ptolémée pour admettre que des Syrbii ou des Cervini aient fondé Cervioni? Pourquoi des membres de l'une ou l'autre peuplade ne se seraient-ils pas implantés sur le territoire de Mariani? Ainsi, quel est le Cervionais d'un certain âge qui n'a connu U Bonifazinu, Cinarchese, A Goghjese ou l'Aschese, et peut-être uniquement sous ces surnoms? Venus s'installer à Cervioni, ils avaient conservé l'appellation d'origine et, s'ils avaient créé un domaine rural, ils auraient pu nous léguer un lieu dit.
Dans son " Dictionnaire des noms de lieux corses " (4), Mgr Rodié fait découler Cervioni de CERVIUS, nom propre latin. Si l'on devait retenir un nom de personne, CERBONIUS conviendrait mieux. Ce nom, toscanisé en Cerbone, est celui d'un saint évêque de Populonia (Massa Marittima, Toscane), mort à l'île d'Elbe au 6e siècle (5). Le culte de San Cerbone a été introduit en Corse au plus tard à l'époque pisane. Les églises qui lui sont dédiées y sont plus nombreuses qu'en Toscane, et plus particulièrement dans l'évêché d'Aleria: Gavignanu, Felicepianu, Campi, Ghjuvellina, Zuani, Guagnu, Guzzone...
Le calendrier diocésain de Massa et Populonia, dédiait deux jours à San Cerbone: le 4 juin, fête du transfert du corps de l'île d'Elbe à la " Terre ferme ", et le 10 octobre, anniversaire de la mort. Or Cervioni célèbre Saint Erasme le 2 juin et saint Alexandre Sauli, patron de la cité, le 11 octobre. On serait tenté de conclure que ces deux saints ont chassé l'autre, mais cela n'est qu'une coïncidence.M. Félix Giacobbi pensait mettre en cause, pour l'étymologie de Cervioni, le mot CERA (cire) qui, avec un augmentatif, donne CERONE, et cela sans doute parce que une ou deux fabriques de cierges ont existé à Cervioni. Ce serait envisager l'introduction tardive du "V" dans le corps du mot, alors que ce "V" résulte plutôt de l'adoucissement d'un "B".
Si l'on retient CERA, il faut aussi envisager CERRO (Quercus cerris), nom italien du chêne chevelu, ou chêne lombard, qui a donné de nombreux lieux-dits dans la péninsule italienne.
Notons enfin que de nombreux toponymes datent de la préhistoire et appartiennent à une langue disparue. Certains sont conservés tels quels, d'autres ont subi l'attraction de mots au sens connu appartenant à des langues postérieures. M. P. Lamotte (6) rattache Cervioni à une base supposée pré-indo-européenne: *KAR, laquelle aurait le sens de pierre, rocher, terrain escarpé ou endroit fortifié. Cette base avait d'ailleurs été étudiée hors de Corse par les linguistes. Charles Rostaing, dans "Les noms de lieux" (coll. Que sais-je? 1961, p.28), fait état des études faites, depuis M. G.Alessio en 1935, sur KAR(R)A, dont "un sens dérivé kar-ione a donné naissance aux multiples Cheiron, Chéron, Chiron, éparpillés sur tout le territoire français".

Notes:
1 Cf. Mario ASCHARI: "La Corsica nelle carte geografiche di Tolomeo", Archivio Storico di Corsica, Roma, aprile-giugno 1938, XVI, pp 161-191, et fasc. suivants. - BERTHELOT et CECCALDI: "Les cartes de la Corse, de Ptolémée au XIXe siècle, lib. Leroux, Paris 1939, p.44. Retour

2 "Recherches et notes diverses sur l'Histoire de l'Eglise corse", BSSHNC fasc. 169-172, 1895, p.263. Retour

3 A.AMBROSI: "Monographie régionale illustrée: le Campoloro", in BSSHNC fasc. 393-396, p.9. Retour

4 Ed. Publiroc, Marseille, s.d. Retour

5 Cf. Enrico LOMBARDI: "S. Cerbone", ed. La Torre Massetana, Parma, s.d. Retour

6 "La toponymie corse et les Etudes du Substrat", in "Etudes Corses", n°19, 3e tr. 1965 et suivants. Retour